Le succès fou des livres-vengeance

Trois ans qu’il rumine sa vengeance contre François Hollande en promettant la sortie d’un livre sur son passage à l’Elysée. Aquilino Morelle annoncait, en novembre 2016, avoir enfin mis un point final à son texte. « Ça va saigner », promettait l’ancien conseiller du président, évincé en avril 2014 pour une ­suspicion de prise d’intérêt illégale quand il officiait à l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), une enquête classée sans suite un an plus tard. Son livre L’Abdication est à paraître ce 11 janvier chez Grasset (416 pages, 22 euros). Il rejoint le club des livres déjà écrits par les déçus du chef de l’Etat : De l’intérieur. Voyage au pays de la désillusion (2014, Fayard), de l’ancienne ministre du logement Cécile Duflot, critique ­violente de l’action gouvernementale ; Insoumise (2014, Grasset), de Delphine Batho, récit désabusé de son passage au ministère de l’écologie ; Ils ont tué la gauche (Fayard, 198 pages,lunette de soleil marc jacob 2016, 16 euros), témoignage de Pierre ­Jacquemain, ex-conseiller de la ministre du travail Myriam El Khomri, et le monument du genre, Merci pour ce moment (2014, Les Arènes), de Valérie Trierweiler, règlement de comptes public le plus spectaculaire de ces dernières années. « Le geste est rageur parce que la blessure narcissique est profonde. » Michel Erman A droite, une série d’ouvrages signés par des « insiders » ont également étrillé Nicolas Sarkozy. Dernier en date : La Cause du peuple (Perrin, 464 pages, 22 euros), de Patrick Buisson, constitue le coup littéraire le plus rude porté à l’ancien président de la République. « L’écrit vient légitimer une position » Mais aucun président au pouvoir avant François Hollande n’a eu à subir une telle avalanche de livres écrits à l’encre du ressentiment. « Leur accumulation donne l’impression que le président suscite les fiertés blessées, relève le philosophe Michel Erman, auteur d’un Eloge de la vengeance (2012, PUF). Le geste est rageur parce que la blessure narcissique est profonde. Répondre par un livre est une vengeance très narcissique. » Lire aussi :   Le hollandisme suscite des vocations littéraires à gauche Ce phénomène n’est pas circonscrit aux personnalités politiques. Elles ne sont pas les seules à céder à cette tentation de réparer l’affront, de faire prospérer l’injustice ressentie en « faisant un livre ». Les éditeurs le savent,lunette marc jacob femme, qui encouragent les personnalités publiques à exposer leur vie privée et incitent toute personne ayant occupé une fonction prestigieuse ou auréolée de mystère (médias, spectacle…) à en dévoiler les coulisses. « Je voulais trouver un enjeu littéraire et raconter le fonctionnement d’un système », Ollivier Pourriol, auteur de « ON/OFF » Le prix Renaudot Essai a ainsi récompensé cette année Le Monde libre (Les Liens qui libèrent, 240 pages, 19 euros), fiction féroce signée par l’ex-directrice adjointe de L’Obs, Aude Lancelin, à la suite d’un licenciement « politique » dont elle s’estime victime. Une riposte qui rappelle celle du philosophe Ollivier Pourriol. En 2013, moins d’un an après avoir été licencié du Grand Journal, où il était chroniqueur, le philosophe publie On/Off (NiL), une fiction cruelle sur les coulisses de l’émission de Canal+. « Je n’ai pas signé de contrat avec mon éditeur avant d’avoir fini mon livre parce que je m’étais promis de renoncer à le publier s’il n’était que thérapeutique, se souvient le romancier, qui s’est astreint à faire de l’apnée et du tai-chi pour garder un geste mesuré. Je ne voulais pas prendre le risque du ressentiment. Et puis, le témoignage brut ne m’intéresse pas. Je voulais trouver un enjeu littéraire et raconter le fonctionnement d’un système, indépendamment des personnes qui l’actualisent. » Ollivier Pourriol distingue son approche et celle d’Aude Lancelin de ­celles des Patrick Buisson et autres plumes « aigries », dont la haine constitue selon lui le seul carburant. « Ce n’est pas parce que les démarches semblent les mêmes qu’elles ont le même sens. Quand on respecte ­ infiniment le livre, on croit qu’il peut inverser un rapport de force défavorable dans la vie réelle. L’écrit vient légitimer une position. C’est pour cela que le livre est craint. » Pourquoi cracher dans la soupe ? Comme Aude Lancelin, il a essuyé les mêmes ­reproches à la sortie de son essai en 2013 : pourquoi cracher dans la soupe ? pourquoi dénoncer un système dont on a profité ? « Chacun se sent jugé par ce genre de livres puisque chacun fait des compromis, juge l’auteur. Ces livres nous renvoient à nos propres choix. » Pour Michel ­Erman, prendre sa revanche par le livre vient rétablir l’équilibre entre la personne qui se sent bafouée et son adversaire : « Pour arriver à pardonner, il faut en passer par le désir de vengeance. Il ne faut pas refouler. » Lire aussi :   La journaliste Aude Lancelin dresse un réquisitoire contre « L’Obs » Une position à contre-courant des convenances qui préfèrent la décence et la retenue aux coups d’éclat. Déjà en 1977, Philippe Tesson ­regrettait dans les colonnes du Canard enchaîné l’inélégance, la vulgarité et la médiocrité du livre que Françoise Giroud avait consacré à son expérience de secrétaire d’Etat chargée de la condition féminine entre 1974 et 1976 dans le gouvernement Chirac. Quelques mois à peine après avoir quitté son poste, la journaliste livrait dans La Comédie du pouvoir (1977, Fayard) des portraits acérés des personnalités politiques de l’époque, et en tirait un récit désenchanté sur le milieu politique. Le succès fut considérable : plus de 250 000 exemplaires vendus. Plus c’est sanglant, plus c’est vendeur Quarante ans après ce coup d’éclat, en dépit de la prolifération de ces livres, qui constituent presque un genre littéraire à part entière, l’appétence du public pour la transparence (ou le déballage) ne faiblit pas. Selon l’institut d’études GfK, en novembre 2016, plus de 644 000 exemplaires (et 84 500 en poche) écoulés pour Valérie Trierweiler, 376 000 pour Patrick Buisson, 25 000 pour Cécile Duflot, 6 000 pour Delphine Batho et 2 000 jusqu’à présent pour Aude Lancelin (avant le Renaudot). La notoriété de l’auteur, la proximité de l’événement, les promesses de grandes révélations, procèdent de l’alchimie qui fait ou non le succès du livre. Et la hargne. Plus c’est sanglant, plus c’est attractif. Spécialiste de la littérature du XIXe siècle, Etienne Kern, auteur d’Une histoire des haines d’écrivains (2009, Flammarion), rappelle que la littérature française est truffée de ces histoires de vengeance. Maxime Du Camp humilié par Maupassant dans Le Rosier de Mme Husson (1887) ; Flaubert dépeint en vieux satyre au ventre rebondi dans Une histoire de soldat (1856), de Louise Colet ; les saillies acerbes échangées entre Victor Hugo et Sainte-Beuve. « Hugo a écrit : “j’ai l’honneur d’être haï. Avoir un adversaire, ça pose un homme”, explique Etienne Kern. On peut d’ailleurs se réjouir de cette canalisation de la violence. Nombre de duels ont peut-être été évités grâce à ces règlements de comptes littéraires. » Tuer, ­ d’accord, mais avec la plume. Les livres-vengeance dans l’Histoire « L’Histoire secrète » de Procope de Césarée » (550 ap. J.-C.) Auteur d’un panégyrique à la gloire de ­l’empereur Justinien, Procope de Césarée, historien byzantin et haut fonctionnaire de la cour de Constantinople, s’est illustré en signant après la mort de l’empereur byzantin un pamphlet dénonçant son despotisme, mais aussi le prétendu passé de prostituée de son épouse. « La Divine Comédie » (1307) Immense admirateur de Dante, Alexandre Dumas écrit  : « Le ­dédain, le malheur et la vengeance firent de Dante un poète ­sublime. La Divine ­Comédie est l’œuvre de la vengeance. Dante tailla sa plume avec son épée. » La descente aux enfers peut être lue comme un règlement de comptes politique, puisque Dante place en enfer le pape ­Boniface VIII, qu’il tient pour responsable de son exil. « Dans cette œuvre magistrale, ­religieuse, politique, poétique, on peut ­considérer ce point comme une vengeance littéraire, s’amuse le médiéviste italien Giuliano Milani. Mais si tous ceux qui écrivent pour régler des comptes étaient Dante… » « Heartburn » (1983) Grand classique de la littérature de vengeance, le livre du dépit amoureux Heartburn a été écrit par Nora Ephron pour se venger (c’est elle qui le dit) de son ex-mari Carl Bernstein, l’un des deux journalistes qui révélèrent le scandale du Watergate et firent tomber le président Nixon en 1974. D’une plume cruelle et drôle, la scénariste narre par le menu les années d’infidélité de son époux – notamment avec la femme de l’ambassadeur du Royaume-Uni –, ses mensonges et tous ses pseudo-après-midi « chez le dentiste ». Vengeance ultime  : il a été adapté par le cinéaste Mike Nichols en 1986, sous le titre La Brûlure, avec ­Meryl Streep et Jack ­Nicholson. « Call me Dave » (2015) Dans une biographie de 600 pages écrites au vitriol,film gratuit vf, Michael ­Ashcroft raconte la jeunesse de David Cameron et lance une rumeur sordide. Lors d’une soirée de bizutage, l’ex-premier ­ministre aurait introduit « une partie privée de son anatomie » dans la bouche d’un cochon mort. Cette révélation (sans preuve ni témoin) de Lord Ashcroft est née d’une humiliation ; celle de ne pas avoir obtenu de poste au gouvernement malgré son soutien financier au chef du Parti ­conservateur. Pendant la campagne électorale de 2015, il avait ­lâché  : « Je suis en train d’écrire la nécrol…, ah, pardon, David, la biographie » de Cameron. Zineb Dryef